Le TDA entre richesse et défi cognitif: pensée convergente et pensée divergente

Découvre dans cet article le handicap autrement! Le trouble de l'attention fait couler bien des encres mais peu de plumes s'aventurent à expliquer le fonctionnement de la pensée...Voici une brève explication entre pensée convergente et divergente.

VEILLE SOCIALERSE

LYDIE GOYENETCHE

10/16/202511 min lire

pensée divergente
pensée divergente

Pensée convergente, pensée divergente : ce que les contes de Disney nous enseignent sur la résilience, la différence et la transmission

Quand penser devient un conte initiatique

Là où le monde scolaire valorise l'ordre, la rigueur, la répétition, certains enfants rêvent autrement. Ils rêvent en images, en échos, en chemins de traverse. Ils ne suivent pas la ligne, ils la redessinent. Leur esprit ne va pas de A à B mais de A à mille possibles, puis revient, s'égare, et réinvente. Cette manière d'être au monde, souvent associée au trouble déficitaire de l'attention (TDA), n'est pas un défaut. C'est une autre manière de capter le réel, une autre manière d'en faire l'expérience. Pour le comprendre, il suffit d'ouvrir un livre de contes, ou de se laisser porter par un film Disney. Car là, dans ces récits pour enfants, se cache une sagesse profonde sur les modes de pensée et les chemins d'apprentissage.

Qu'est-ce que le TDAH et son implication en milieu ordinaire

En France, le TDAH n’a commencé à être véritablement reconnu que tardivement. Longtemps réduit à une question de comportement, il était repéré surtout chez les petits garçons « turbulents » qui ne tenaient pas en place, interrompaient sans lever la main, ou perturbaient la classe. Ce n’est qu’à partir des années 2000 que les études cliniques et les diagnostics ont commencé à se structurer, avec des recommandations officielles publiées par la Haute Autorité de Santé en 2015. Aujourd’hui, les recherches estiment que 3,5 % à 5,6 % des enfants français présentent un TDAH, soit près de 2 millions de personnes concernées dans le pays si l’on inclut les adultes. Pourtant, la reconnaissance scolaire de ce trouble reste encore laborieuse.

Lorsqu’un enseignant repère un élève en difficulté d’attention, il doit remplir un dossier GEVA-Sco (Guide d’Évaluation des Besoins de Compensation en matière de Scolarisation), destiné à la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH). Ce dossier, complexe et chronophage, n’a de sens que si l’enseignant a été formé aux troubles du neurodéveloppement (TND) — ce qui est loin d’être systématique. Le temps que les observations soient consignées, que le dossier soit transmis, puis examiné, l’enfant a souvent déjà changé de classe, voire d’école. Le dispositif d’aide — souvent une AESH (accompagnant d’élève en situation de handicap) — arrive parfois trop tard.

Pour un enseignant non formé, cet enfant paraît désobéissant, inattentif, voire provocateur. Pour ses camarades, il devient « celui qui dérange ». Et pour lui-même, il devient peu à peu « celui qui n’y arrive pas ». Le handicap devient invisible non parce qu’il empêche de penser, mais parce qu’il contredit l’ordre établi de la classe : celui d’un espace où la concentration, la conformité et le silence sont encore les signes de la réussite.

Pourtant, ces enfants ne sont pas en marge du réel : ils le perçoivent autrement. Ils l’apprennent par le mouvement, l’émotion, l’intuition. Ils entrent dans la connaissance comme dans un conte : non pas en suivant le fil, mais en se laissant guider par la lumière.

Ce manque de dopamine perturbe le développement harmonieux des fonctions exécutives : inhibition, hiérarchisation, planification, concentration, régulation émotionnelle. Autrement dit, le cerveau TDAH ne dispose pas du même carburant que les autres pour mobiliser son attention ou maintenir l’effort dans la durée. L’enfant n’est donc pas “contre” l’ordre établi : il en est simplement décalé, obligé d’emprunter d’autres chemins neuronaux pour atteindre un même résultat.

Là où un élève typique se met en route à la consigne, l’enfant TDAH a besoin d’un signal de sens ou d’émotion pour que son cerveau s’allume. Ce détour cognitif n’est pas une faiblesse : c’est une tentative d’adaptation. Pour “raccrocher les wagons” du développement exécutif, il compense en stimulant d’autres réseaux — souvent créatifs, sensoriels ou intuitifs — qui lui permettent de maintenir une attention fragile, mais profondément vivante.

C’est pourquoi le TDAH ne se réduit ni à un manque d’effort ni à un trouble de la discipline : il met en lumière la manière dont la motivation, la dopamine et le sens sont intimement liés à la capacité d’apprendre.

L'une des difficultés actuelle de l'accompagnement des enfants en situation de handicap cognitif est de bien calibré ce qu'on peut leur demander afin de solliciter le développement des fonctions cognitives, même entravé par le handicap, et ce qu'on attend du résultat et comment on le verbalise à l'enfant, l'enseignant, le parent. Pour chacune des personnes qui va entrer en relation avec l'accompagnant (formé) l'enjeu est d'abandonner un désir de soi en l'autre, une projection. Pour l'accompagnement de l'enfant l'enjeu est qu'il ne se définisse pas uniquement au travers de ce handicap bien réel qui a des conséquences dans la sphère sociale, familiale et professionnelle.

Le TDAH et ses perspectives d'évolution

Le TDAH n’est pas une opposition à l’autorité ni une incapacité à se concentrer par manque de volonté. Il s’agit d’un trouble neurodéveloppemental caractérisé par un déficit de dopamine, neurotransmetteur clé dans la régulation de la motivation, de l’attention et du contrôle des impulsions.

Je vais donner l’exemple d’une collègue qui fait partie des travailleurs précaires des collectivités publiques.

Âgée de 26 ans, elle a échappé au dispositif GEVA-Sco et aux politiques de prévention sur les troubles du neurodéveloppement (TND), faute d’un accompagnement scolaire adapté ou de professionnels correctement formés. Malgré son attachement au poste et à la direction, elle arrive souvent démotivée et a besoin d’exprimer ses émotions ou frustrations, soit par la parole, soit par des gestes parfois inadaptés sur le lieu de travail — je pèse mes mots.

J’ai moi-même un TDA, mais sans hyperactivité. Pour autant, je perçois chez elle de réelles qualités : elle a une compréhension fine des situations et identifie rapidement ce qu’il convient d’améliorer. Le problème, c’est que sa motivation et sa concentration sont fluctuantes, et que le poste exige une attention continue, une grande capacité d’inhibition et un fort contrôle émotionnel, sans pour autant nourrir les besoins du système limbique, c’est-à-dire cette zone du cerveau liée à la motivation, au plaisir et à la récompense — et encore moins ceux d’un cerveau TDAH.

Par expérience, après un an de traitement, je sais combien celui-ci permet de réguler en partie les aspects physiologiques du TDAH, rendant possible un véritable réapprentissage cognitif. Mais cela ne change rien aux limites structurelles de certains postes pour un cerveau TDAH : quand la tâche ne résonne pas avec le sens, la stimulation émotionnelle ou la créativité, la motivation s’effondre.

La vraie question devient alors : quelle politique RSE mettons-nous en place pour accompagner ces travailleurs invisibles, souvent recrutés en contrats précaires, mais porteurs de réelles compétences analytiques et intuitives ? Comment concevoir des environnements professionnels qui tiennent compte de la diversité cognitive, sans exclure silencieusement ceux dont le cerveau ne fonctionne pas selon les standards dominants ?

Pour ma part, diagnostiquée TDA à 45 ans à ma demande, je constate que lorsque je ne prends pas le traitement, j’ai du mal à inhiber ce qui m’agace ou ce que je perçois comme incohérent. Lorsque je souhaite maintenir une posture stable et respectueuse de la mission collective, je prends le traitement pour retrouver le recul nécessaire et mettre en perspective tous les éléments.

Un lieu professionnel, bien sûr, est fait d’incohérences et de frustrations. Mais notre engagement ne devrait pas dépendre uniquement de la capacité biologique à inhiber ou à se motiver. S’inscrire dans une entreprise sur la durée, c’est apprendre à traverser les contraintes sans renoncer à soi. On ne peut pas transformer l’injustice ou l’incohérence en la fuyant : c’est en restant acteur, leader, visionnaire que cela devient possible — à condition de s’impliquer dans la mission et les relations humaines de l’équipe.

C’est pourquoi je crois profondément que le diagnostic et la prise en charge du TDAH ne sont pas seulement des enjeux médicaux : ils constituent un levier d’inclusion et de développement social durable. Reconnaître ces profils, c’est permettre à chacun de trouver sa juste place, et à nos institutions de grandir en humanité.

Cendrillon ou la pensée linéaire : le modèle piagétien de l'ordre et de la maturation

Cendrillon, c'est l'histoire de la pensée convergente. Un monde réglé, un rêve à atteindre, un parcours à suivre. Chaque étape est connue : le bal, la robe, la pantoufle. Tout est attendu, tout est cadré. Et pourtant, ce rêve, elle le porte en elle avec une foi douce. C'est une forme de résilience aussi : tenir dans la souffrance, attendre le bon moment, croire en un dénouement heureux. Le chemin de Cendrillon est celui de l'obéissance à une narration externe. Elle ne dévie pas, elle endure. Elle s'inscrit dans l'ordre symbolique du conte moral.

Pour être vraiment honnête, les contes reflètent parfaitement les tensions entre le ça et le surmoi.
C’est le monde où tout est bien réglé, où chaque chose doit fonctionner selon un ordre voulu et établi par un système de pensée — celui du surmoi.
Il représente ce besoin de contrôle sur une réalité qui, fondamentalement, nous échappe.

Pourtant, il arrive que cette structure craque. Qu’une brèche s’ouvre dans le décor parfait, et qu’un autre monde se glisse par cette faille. C’est le domaine du ça, de l’élan vital, du rêve, du désir de comprendre autrement. Là où Cendrillon attend que l’on vienne la chercher, Alice tombe. Elle chute, bascule, explore. Elle ne cherche pas à rentrer dans le cadre, elle interroge les règles elles-mêmes.

Si Cendrillon incarne la pensée convergente — celle qui suit le fil, qui obéit à la logique, qui grandit par la conformité —, Alice est la figure de la pensée divergente : celle qui s’émerveille, se perd, se reforme sans cesse.

Dans son univers, le temps se plie, les mots se retournent, les symboles se moquent de leur propre sens. Le ça y règne libre, débordant d’imagination et de chaos créatif. Et c’est précisément dans ce chaos que naissent les intuitions, les associations d’idées, les liens invisibles — les mêmes chemins que le cerveau TDAH emprunte pour apprendre, comprendre, et parfois, simplement exister.

Alice au pays des merveilles : l'exubérance de la pensée divergente

Alice, elle, pense autrement. Elle ne suit aucune logique, elle se laisse aspirer par une fente de réalité, tombe, chute, explore. Tout l’univers du Pays des Merveilles est pensé comme une allégorie de la pensée divergente. Les règles y sont absurdes, les significations glissent, le langage se dédouble. Alice ne répond à aucune attente extérieure.

Elle suit ce qui l’étonne, ce qui la trouble, ce qui l’appelle. Ce n’est pas de la désorganisation : c’est une forme d’intelligence poétique. C’est ce que vivent tant d’enfants TDA — une pensée qui jaillit de partout, qui invente, qui déroute, qui n’entre pas dans les cases. Une pensée qui, parfois, s’épuise aussi, car l’école ne la reconnaît pas, ne la contient pas, ne l’accueille pas.

Finalement, la présence de ces deux contes dans notre imaginaire collectif montre que la pensée convergente et la pensée divergente ont toujours cohabité — tantôt en opposition, tantôt en dialogue. C’est une question de regard, de posture, parfois même de survie intérieure. Car si Cendrillon nous enseigne la patience et la persévérance dans l’ordre, Alice nous rappelle que la vie ne cesse jamais de déborder des cadres qu’on lui impose.

Transmettre autrement : l'éducation sensorielle selon Maria Montessori

La transmission de la connaissance dans l'école républicaine repose souvent sur une pensée unique, linéaire, réductrice. On enseigne ce qu'il faut penser, pas comment penser. On valorise la réponse correcte, pas le cheminement. Or, les enfants à pensée divergente ne peuvent pas s’engager dans l’apprentissage s’ils ne sentent pas d’abord l’appel du sens. Leurs réseaux neuronaux ne s’activent pas au signal d’une consigne, mais à la rencontre d’une émotion, d’une intuition, d’un imaginaire.

Comme Elsa dans La Reine des Neiges, ils répriment parfois leur différence pour être acceptés. Ils deviennent figés, anxieux, perfectionnistes. Mais vient un jour où ils n’en peuvent plus de contenir leur puissance intérieure. Alors ils chantent, ils créent, ils fuient, ils explosent. Et s'ils trouvent un espace sûr, un mentor ou un parent qui les regarde avec amour, ils peuvent transformer leur "handicap" en don.

Le chemin du retour : identité, mémoire et réconciliation avec soi

Simba aussi a refoulé son histoire, et il lui faudra traverser la forêt, l'oubli, la peur et l'auto-dévalorisation avant de revenir vers son véritable nom. Ce n'est pas un chemin de performance. C'est un chemin d'identité. Il y a là une métaphore puissante pour tous ces enfants qui grandissent avec le sentiment d'être en trop, ou à côté. Leur force, pourtant, est immense. Elle a juste besoin d'un cadre qui la reconnaisse. À ce titre, les figures de Rafiki ou de Grand-Mère Feuillage incarnent cette posture de transmission bienveillante, symbolique, inclusive. Une posture qui accompagne sans diriger, qui nomme sans enfermer.

La pensée mystique : tisser des liens invisibles

Dans la pensée divergente, la transmission ne passe pas par le syllogisme, mais par la métaphore. Elle s'incarne dans des images, des résonances, des intuitions partagées. Elle est mystique autant que cognitive. Elle rejoint l'écoute du sens, du souffle, du rythme profond de la vie. Les enfants qui pensent en arborescence perçoivent les liens invisibles entre les choses. Ce ne sont pas des erreurs de parcours, ce sont des passeurs. Ils sentent le monde avant de le conceptualiser. Ils tissent. Et parfois, dans le cadre rigide d'une salle de classe, ils s'éteignent.

Et si on les écoutait ? Chronique d'une école future

Mais si on les écoute. Si on les croit. Si on ose leur dire qu'on ne comprend pas tout mais qu'on est là. Si on les autorise à apprendre autrement, à créer, à reformuler, alors il se passe quelque chose de miraculeux. Alors, comme Remy dans Ratatouille, ils mélangent les saveurs que personne n'avait osé combiner, et créent des choses nouvelles. Alors, comme Vaiana, ils franchissent la barrière des règles imposées pour retrouver le coeur battant du monde. Alors, comme Wall-E, ils recueillent des fragments d'humanité dans un monde désaffecté, et les font refleurir.

Conclusion : transmettre sans enfermer, accompagner sans diriger

Chaque enfant TDA est porteur d'une intuition du réel qui dépasse le cadre de la norme. Il perçoit autrement, il ressent autrement, il aime autrement. Il pense en cercle, en spirale, en réseau. Et dans une société qui valorise la ligne droite, ce type de pensée fait peur. Mais si l'on veut bâtir un monde résilient, créatif, capable d'inventer d'autres récits, alors il est urgent de reconnaître la valeur de ces penseurs de l'ombre.

Ce n'est pas en forçant Alice à devenir Cendrillon qu'on la rendra heureuse. C'est en l'accompagnant, lanterne à la main, dans son propre labyrinthe, et en l'écoutant nommer le monde selon ses mots.

L'école de demain ne sera pas seulement inclusive si elle adapte les horaires ou les supports. Elle le sera si elle reconnaît la richesse symbolique, existentielle et mystique de la pensée divergente. Si elle accepte que transmettre, ce n'est pas imposer un sens, mais aider à le faire émerger. Comme dans les contes, il s'agit moins de suivre une morale que de traverser une métamorphose. Et c'est précisément dans ces métamorphoses que les enfants TDA peuvent devenir les plus lumineux des guides.